Depuis un bon quart d’heure, une odeur de café rôdait entre les murs de la ruelle. Des enfants se chamaillaient dans les étages à propos de quelque chose. Les chats étaient mes seuls observateurs, ils me jaugeaient tour à tour, les plus téméraires passaient même dans mon dos quand je faisais semblant de les ignorer. Je les entendis arriver sur la petite placette. Après quelques commentaires sur le petit peuple des croquettes, leurs voix se rapprochèrent de l’angle.

Elle pencha la tête pour avoir un aperçu de la rue, comme si projeter son regard avant le reste de son corps lui donnait l’assurance qu’elle pouvait s’y engager toute entière. Dans cette ruelle sans soleil, je vis alors émerger sa silhouette sous la lumière bleue du ciel sans nuage. Elle eut le sursaut. Celui que je commençais à bien connaître.

— Regarde, il y a un visage dans le mur !

Elle tendit une main derrière elle tout en s’agrippant des yeux à la sculpture précédente, qui ne la lâchait pas du regard. Son compagnon émergea à son tour de l’angle de la rue, un gros boîtier, avec un zoom encore plus gros, pendait à son cou.

— Wow, c’est dingue…

Il fit trois pas en arrière et disparut, avalé par la placette, prenant du recul sur un monde soudain devenu trop grand pour son zoom. J’attaquai la structure de l’oreille, taillant les grandes masses machinalement, mon attention tout à la saynète.

— Oh ! Regarde ! Ça doit être lui qui fait ça, il en fait une autre.

Elle chuchotait, comme si j’étais en train de prier devant un blob d’argile. Par respect pour leur pudeur, je jouai le jeu. Ils restèrent dans mon dos quelques minutes, non sans que nous nous soyons salués par un bref « bonjour » et un sourire.

— C’est très beau ce que vous faites.

— Merci.

L’oreille avait émergé en lignes droites, plans et angles, j’étais revenu sur le nez. Je me rappelais à cet instant la leçon d’un de mes maîtres : toujours bondir d’un endroit à l’autre, ne jamais s’attarder sur le même trait. Ne jamais admirer, mais ne jamais douter, passer simplement d’une forme à l'autre, prendre des notes dans la matière, avec la matière, considérer que tout est temporaire, que tout peut disparaître sous l’outil, sous la main, pour mieux renaître. Temporairement.

On échangea des paroles. Des paroles standards. Comme les photocopies, des paroles en A4. J’aime mieux le A3 évidemment, c’est plus mon format, mais le A4 on peut y mettre plein de choses aussi. Il faut juste faire avec plus étriqué.

— …

— Mais vous faites ça pourquoi ?

Parfois j’ai envie de me mentir à moi-même et de raconter un truc qui pourrait paraître vraiment raffiné dans une galerie d’art. Mais la vérité est toute simple.

— Parce que c’est la seule chose qui fait sens. Pour moi. Parce que le monde de l’utile n’a plus de sens, alors j’essaie de lui en donner un petit peu avec un truc vraiment très inutile.

Silence très religieux. La voisine à l’autre angle de la rue, celui d’où venait l’odeur de café, avait relancé une tournée. La cafetière italienne gargouillait.

— Et votre projet ça a un nom ?

— Heu oui, je l’ai appelé Semiostalgia, pour semiostalgie.

— Ah, je connais pas ce mot.

— Je l’ai inventé, enfin je crois. Peut-être bien que mille personnes l’ont déjà inventé avant moi. Enfin, il me manquait un mot pour dire ce que je ressens, celui-là m’a paru le bon.

— Je peux vous prendre en photo ?

— Oui oui, pas de problème.

Trois pas en arrière. Clic, clic. Elle, s’était mise à observer le profil de la sculpture avec plus d’attention.

— Semiostalgie, demanda-t-elle, un peu comme dans nostalgie ?

— Oui, c’est ça. La nostalgie du sens. Il fallait un mot pour ça.

À dix mètres, un chat roux était revenu en poste. Celui-là ne se laissait jamais approcher. Après quelques paires de clics, de mercis et d’au-revoirs, ils prirent la direction de l’odeur de café. Et moi, celle du regard.

-- Semiostalgia
L'œuvre naît dans la rue et retourne à la terre.
Pour ce qui survit au mur :

art@semiostalgia.com